Épistémologie et modes de raisonnement scientifique

Étudier les paradigmes positiviste, interprétativiste et constructiviste, puis les raisonnements inductif, déductif et abductif mobilisables dans un mémoire professionnel.

Introduction

Dans la leçon précédente, la connaissance scientifique, la science et la recherche scientifique ont été introduites dans le cadre de l’UE 7 du DSCG. La présente leçon prolonge cette initiation à la recherche en sciences de gestion en s’attachant à deux questions fondamentales :

  1. Comment conçoit-on la production d’une connaissance scientifique ?
    C’est le domaine de l’épistémologie.
  2. Comment construit-on un raisonnement scientifique ?
    C’est le domaine des modes de raisonnement scientifique.

Ces deux dimensions sont essentielles pour initier une recherche en sciences de gestion de manière rigoureuse. En effet, avant même de choisir une méthode d’enquête, de rédiger une problématique ou de collecter des données, il faut comprendre :

  • ce qu’est une connaissance jugée scientifique ;
  • quelle conception de la réalité on adopte ;
  • comment on relie les faits observés, les concepts et les explications ;
  • selon quelle logique on passe de l’observation à l’interprétation.

Autrement dit, l’épistémologie et les raisonnements scientifique structurent toute la démarche de recherche. Ils ne relèvent pas d’une abstraction inutile : ils conditionnent la manière de formuler une question de recherche, de justifier une méthode et d’interpréter des résultats.

Objectifs de la leçon

À l’issue de cette leçon, il faut être capable de :

  • définir l’épistémologie dans le cadre d’une recherche en sciences de gestion ;
  • distinguer les trois grands paradigmes au programme : positivisme, interprétativisme et constructivisme ;
  • comprendre les logiques respectives des raisonnements déductif, inductif et abductif ;
  • relier un paradigme à une manière de produire une connaissance scientifique ;
  • justifier, dans un mémoire professionnel, le choix d’une posture de recherche et d’un mode de raisonnement.

1. Pourquoi parler d’épistémologie dans une initiation à la recherche en sciences de gestion ?

1.1 Définition de l’épistémologie

L’épistémologie est la réflexion sur la production, la validité et les limites de la connaissance scientifique.

Elle conduit à se poser des questions telles que :

  • Qu’est-ce qu’un fait scientifique ?
  • La réalité existe-t-elle indépendamment du chercheur ?
  • Peut-on expliquer les phénomènes de gestion comme on explique des phénomènes physiques ?
  • Le chercheur découvre-t-il une réalité déjà là, ou contribue-t-il à la construire ?
  • Comment juger qu’une connaissance est fiable, rigoureuse et utile ?

Dans une introduction générale à la recherche en sciences de gestion, l’épistémologie sert donc à clarifier la posture du chercheur.

1.2 Pourquoi cette question est-elle centrale en sciences de gestion ?

Les sciences de gestion étudient des objets particuliers :

  • des organisations ;
  • des décisions ;
  • des comportements individuels et collectifs ;
  • des dispositifs comptables, financiers, juridiques, managériaux ou informationnels ;
  • des pratiques professionnelles situées dans un contexte.

Ces objets ne sont pas neutres. Ils impliquent :

  • des acteurs dotés d’intentions ;
  • des règles et des institutions ;
  • des représentations ;
  • des interactions sociales ;
  • des contextes économiques, juridiques et techniques évolutifs.

En conséquence, comprendre ce qu’est la science, une recherche scientifique et une connaissance scientifique en sciences de gestion suppose d’admettre que la connaissance n’y est pas toujours produite de la même manière que dans les sciences expérimentales.

1.3 L’enjeu pour le mémoire professionnel

Dans un mémoire professionnel de DSCG, l’étudiant ne mène pas forcément une recherche théorique très abstraite. En revanche, il doit adopter une démarche rigoureuse. Cela implique de savoir :

  • si l’on cherche à mesurer, expliquer, comprendre ou construire une solution ;
  • si l’on part d’une théorie existante ou d’un terrain professionnel ;
  • si l’on vise une loi générale, une compréhension contextualisée ou une proposition d’action.

L’épistémologie n’est donc pas un supplément académique : elle est le socle qui donne de la cohérence à la démarche.


2. Science, recherche scientifique et connaissance scientifique : rappels utiles

2.1 La science

La science peut être définie comme une activité de production de connaissances fondée sur une démarche explicite, rigoureuse, argumentée et contrôlable.

Elle ne se réduit pas à une accumulation d’opinions ou d’expériences personnelles. Pour qu’une connaissance soit scientifique, elle doit être :

  • problématisée ;
  • justifiée ;
  • méthodiquement construite ;
  • discutable par d’autres ;
  • soumise à des critères de validité.

2.2 La recherche scientifique

La recherche scientifique est un processus organisé visant à produire, tester, enrichir ou discuter des connaissances.

Elle suppose notamment :

  • une question ou une problématique ;
  • un cadre conceptuel ;
  • un mode de raisonnement ;
  • une méthode ;
  • des données ou matériaux ;
  • une interprétation argumentée.

2.3 La connaissance scientifique

La connaissance scientifique n’est pas une vérité absolue. C’est une connaissance :

  • construite selon des règles explicites ;
  • fondée sur des arguments ;
  • confrontée aux faits, aux observations ou aux discours ;
  • provisoire et révisable.

En sciences de gestion, cette connaissance peut prendre différentes formes :

  • une explication causale ;
  • une compréhension d’un phénomène organisationnel ;
  • une modélisation ;
  • une typologie ;
  • une proposition d’amélioration d’un dispositif.

Selon le paradigme adopté, la manière de concevoir cette connaissance varie fortement.


3. Les trois paradigmes au programme

Le programme limite explicitement l’étude à trois grands paradigmes :

  • positivisme ;
  • interprétativisme ;
  • constructivisme.

Un paradigme est une manière générale de concevoir :

  • ce qu’est la réalité ;
  • ce qu’est une connaissance valide ;
  • le rôle du chercheur ;
  • la façon dont on produit des résultats.

4. Le positivisme

4.1 Définition

Le positivisme est un paradigme selon lequel la réalité existe objectivement, indépendamment du chercheur, et peut être observée, mesurée et expliquée à l’aide de relations régulières, voire causales.

L’idée centrale est la suivante : il existe un monde social ou organisationnel que l’on peut étudier de manière suffisamment objective pour en dégager des régularités.

4.2 Les postulats du positivisme

Le positivisme repose généralement sur plusieurs idées :

  • la réalité existe en dehors de l’observateur ;
  • le chercheur doit tendre vers la neutralité ;
  • les phénomènes peuvent être décrits par des variables ;
  • il est possible d’identifier des relations entre ces variables ;
  • la recherche vise l’explication et parfois la prévision.

4.3 Ce que cherche un chercheur positiviste

Dans une démarche positiviste, on cherche souvent à répondre à des questions du type :

  • Quels facteurs expliquent la performance ?
  • Quel est l’effet d’un dispositif sur un résultat ?
  • Existe-t-il une relation entre deux variables ?
  • Une hypothèse formulée à partir d’une théorie est-elle confirmée ?

4.4 Exemple en sciences de gestion

Imaginons une étude sur le lien entre la mise en place d’un tableau de bord et la performance budgétaire d’un service.

Une posture positiviste conduirait à :

  1. définir des variables ;
  2. formuler une hypothèse ;
  3. recueillir des données mesurables ;
  4. tester la relation supposée.

Exemple d’hypothèse :
H1 : la formalisation du pilotage budgétaire améliore la maîtrise des écarts.

Le chercheur cherchera alors des indicateurs, des données chiffrées, des comparaisons et une méthode permettant de valider ou non cette hypothèse.

4.5 Forces du positivisme

Le positivisme présente plusieurs atouts :

  • il favorise la rigueur formelle ;
  • il rend explicites les hypothèses ;
  • il facilite la comparaison entre situations ;
  • il permet parfois une généralisation ;
  • il convient bien aux études quantitatives.

4.6 Limites du positivisme

Ses limites sont également importantes :

  • il peut réduire des phénomènes complexes à quelques variables ;
  • il saisit parfois mal le sens donné par les acteurs à leurs pratiques ;
  • il peut donner une illusion d’objectivité totale ;
  • il est moins adapté lorsque l’objet étudié dépend fortement du contexte et des représentations.

4.7 Quand le mobiliser dans un mémoire professionnel ?

Le positivisme est pertinent lorsque le mémoire vise surtout à :

  • tester une relation ;
  • mesurer un phénomène ;
  • comparer des situations à partir d’indicateurs ;
  • objectiver un diagnostic.

5. L’interprétativisme

5.1 Définition

L’interprétativisme est un paradigme selon lequel la réalité sociale ne peut pas être comprise uniquement par la mesure extérieure des faits ; elle doit être saisie à travers le sens que les acteurs donnent à leurs actions, à leurs interactions et à leur environnement.

Ici, l’objectif principal n’est pas d’expliquer par des lois générales, mais de comprendre.

5.2 Les postulats de l’interprétativisme

L’interprétativisme repose sur plusieurs idées :

  • la réalité sociale est porteuse de significations ;
  • les acteurs interprètent en permanence leur situation ;
  • le chercheur doit accéder à ces significations ;
  • la connaissance est contextualisée ;
  • la compréhension prime sur la généralisation universelle.

5.3 Ce que cherche un chercheur interprétativiste

Dans cette perspective, on pose des questions comme :

  • Comment les acteurs comprennent-ils une réforme ?
  • Quel sens donnent-ils à un outil de gestion ?
  • Pourquoi une procédure est-elle acceptée dans un service et rejetée dans un autre ?
  • Comment se construisent les pratiques dans un contexte donné ?

5.4 Exemple en sciences de gestion

Prenons l’exemple d’une entreprise qui déploie un nouvel outil de contrôle interne. Une posture interprétativiste ne cherchera pas seulement à mesurer l’efficacité de l’outil. Elle cherchera à comprendre :

  • comment les collaborateurs perçoivent l’outil ;
  • s’ils le vivent comme une aide, une contrainte ou un contrôle ;
  • comment les managers se l’approprient ;
  • pourquoi les usages réels diffèrent parfois des usages prescrits.

On mobilisera alors plus volontiers :

  • des entretiens ;
  • des observations ;
  • l’analyse de discours ;
  • l’étude du contexte.

5.5 Forces de l’interprétativisme

L’interprétativisme permet :

  • de saisir la profondeur des phénomènes ;
  • de comprendre les logiques d’acteurs ;
  • de tenir compte du contexte ;
  • d’expliquer les écarts entre règles formelles et pratiques réelles.

5.6 Limites de l’interprétativisme

Il présente aussi certaines limites :

  • les résultats sont moins facilement généralisables ;
  • la place du chercheur dans l’interprétation est plus visible ;
  • la démonstration repose moins sur la mesure que sur l’argumentation ;
  • il exige une forte rigueur dans l’analyse qualitative.

5.7 Quand le mobiliser dans un mémoire professionnel ?

L’interprétativisme est particulièrement adapté si le mémoire vise à :

  • comprendre des résistances, des perceptions ou des pratiques ;
  • analyser un changement organisationnel ;
  • étudier les usages réels d’un outil ;
  • éclairer une situation complexe par le point de vue des acteurs.

6. Le constructivisme

6.1 Définition

Le constructivisme est un paradigme selon lequel la connaissance n’est pas la simple découverte d’une réalité donnée ; elle résulte d’une construction, produite par l’interaction entre le chercheur, les acteurs, les concepts mobilisés et la situation étudiée.

Le constructivisme insiste sur le fait que les phénomènes de gestion sont souvent élaborés, transformés et stabilisés par les acteurs eux-mêmes.

6.2 Les postulats du constructivisme

Le constructivisme repose sur plusieurs idées :

  • la réalité sociale est en partie construite par les acteurs ;
  • le chercheur participe à la construction de la connaissance ;
  • la connaissance a souvent une visée pragmatique ;
  • comprendre un phénomène peut conduire à élaborer une solution ;
  • la recherche peut produire des cadres d’action, des modèles ou des dispositifs.

6.3 Ce que cherche un chercheur constructiviste

Dans cette perspective, les questions sont souvent du type :

  • Comment construire un dispositif de pilotage adapté à une organisation donnée ?
  • Comment coélaborer une solution à un problème professionnel ?
  • Comment modéliser une pratique émergente ?
  • Comment produire une connaissance utile à l’action ?

6.4 Exemple en sciences de gestion

Supposons qu’un mémoire porte sur la mise en place d’un processus de validation des données ESG dans une PME.

Une posture constructiviste peut conduire à :

  1. analyser la situation existante ;
  2. identifier les besoins des acteurs ;
  3. co-construire un dispositif ;
  4. formaliser un modèle opératoire ;
  5. discuter les conditions de sa mise en œuvre.

La connaissance produite n’est pas seulement descriptive. Elle est aussi conçue pour l’action.

6.5 Forces du constructivisme

Le constructivisme est précieux car il :

  • s’adapte bien aux situations professionnelles complexes ;
  • relie connaissance et action ;
  • permet de produire des solutions contextualisées ;
  • reconnaît explicitement le rôle du chercheur et des acteurs dans la construction du savoir.

6.6 Limites du constructivisme

Ses limites doivent aussi être connues :

  • le risque de confusion entre recherche et simple intervention ;
  • la difficulté à stabiliser des critères de validité ;
  • la forte dépendance au contexte ;
  • la nécessité de justifier rigoureusement la construction proposée.

6.7 Quand le mobiliser dans un mémoire professionnel ?

Le constructivisme est souvent particulièrement pertinent pour un mémoire professionnel, car celui-ci vise fréquemment à :

  • résoudre un problème concret ;
  • proposer des recommandations ;
  • concevoir un outil, un processus ou un cadre d’analyse ;
  • articuler théorie et pratique.

7. Comparer les trois paradigmes

7.1 Tableau de synthèse conceptuel

| Élément | Positivisme | Interprétativisme | Constructivisme | |---|---|---|---| | Vision de la réalité | Réalité objective, extérieure | Réalité sociale porteuse de sens | Réalité en partie construite | | Finalité dominante | Expliquer, tester, prévoir | Comprendre | Construire, modéliser, agir | | Place du chercheur | Distance, neutralité recherchée | Compréhension des significations | Participation à la construction du savoir | | Type de connaissance | Régularités, relations, validation d’hypothèses | Compréhension contextualisée | Connaissance utile à l’action, modèles, dispositifs | | Méthodes souvent associées | Quantitatives | Qualitatives | Souvent qualitatives ou mixtes, orientées action |

7.2 Ce qu’il ne faut pas faire

Il faut éviter plusieurs erreurs fréquentes :

  • croire qu’un paradigme est « meilleur » que les autres en soi ;
  • choisir un paradigme uniquement parce qu’il paraît plus simple ;
  • confondre méthode et paradigme ;
  • penser que quantitatif = forcément positiviste, et qualitatif = forcément interprétativiste ;
  • oublier que le choix doit être cohérent avec la problématique.

Un paradigme n’est pas un habillage théorique : il oriente toute la logique de recherche.


8. Les modes de raisonnement scientifique

En plus du paradigme, une recherche doit mobiliser un mode de raisonnement scientifique. Le programme retient trois formes principales :

  • le raisonnement déductif ;
  • le raisonnement inductif ;
  • le raisonnement abductif.

Ces raisonnements indiquent comment on passe :

  • de la théorie aux faits ;
  • des faits à la théorie ;
  • ou d’un va-et-vient entre les deux.

9. Le raisonnement déductif

9.1 Définition

Le raisonnement déductif consiste à partir d’un cadre théorique général, de concepts ou d’hypothèses, pour les confronter à une situation empirique.

On va donc du général vers le particulier.

9.2 Logique du raisonnement déductif

La séquence est souvent la suivante :

  1. on mobilise une théorie ou des travaux antérieurs ;
  2. on formule une ou plusieurs hypothèses ;
  3. on définit les variables ou dimensions à observer ;
  4. on recueille des données ;
  5. on vérifie si les observations confirment ou infirmment les hypothèses.

9.3 Exemple simple

Théorie mobilisée : la formalisation des procédures réduit le risque d’erreur.
Hypothèse : dans les services où les procédures comptables sont davantage formalisées, le nombre d’anomalies est plus faible.

Le chercheur collecte ensuite des données pour tester cette hypothèse.

9.4 Intérêt

Le raisonnement déductif est utile pour :

  • structurer fortement la recherche ;
  • tester des hypothèses ;
  • articuler clairement théorie et données ;
  • produire une démonstration ordonnée.

9.5 Limites

Il peut toutefois :

  • enfermer trop tôt la recherche dans un cadre préétabli ;
  • laisser de côté les éléments inattendus du terrain ;
  • être moins adapté lorsqu’on connaît mal le phénomène.

10. Le raisonnement inductif

10.1 Définition

Le raisonnement inductif consiste à partir d’observations empiriques pour faire émerger progressivement des régularités, des catégories, des propositions ou une compréhension plus générale.

On va donc du particulier vers le général.

10.2 Logique du raisonnement inductif

La séquence est souvent la suivante :

  1. on observe une situation ou un terrain ;
  2. on recueille des matériaux empiriques ;
  3. on repère des récurrences, des catégories, des logiques ;
  4. on construit progressivement une interprétation ;
  5. on formule des propositions plus générales.

10.3 Exemple simple

Un étudiant mène des entretiens dans plusieurs cabinets sur les difficultés d’appropriation d’un nouvel outil de reporting.

Au départ, il n’a pas d’hypothèse fermement arrêtée. À partir des entretiens, il constate que les difficultés tiennent moins à la technique qu’à :

  • l’absence de formation ;
  • le manque de clarté des responsabilités ;
  • la perception d’un contrôle accru.

Il construit alors progressivement une explication.

10.4 Intérêt

L’induction est utile pour :

  • explorer un phénomène peu connu ;
  • laisser émerger les logiques du terrain ;
  • produire une compréhension fine ;
  • éviter d’imposer trop tôt une grille de lecture.

10.5 Limites

Elle présente aussi des risques :

  • dispersion des observations ;
  • difficulté à stabiliser l’analyse ;
  • généralisation parfois fragile ;
  • nécessité d’une grande rigueur dans le traitement des données.

11. Le raisonnement abductif

11.1 Définition

Le raisonnement abductif consiste à partir d’un fait surprenant, d’un écart ou d’une observation inattendue, puis à élaborer l’hypothèse la plus plausible pour l’expliquer, dans un va-et-vient entre terrain et théorie.

L’abduction n’est ni une simple déduction ni une simple induction. C’est un raisonnement de construction d’explication plausible.

11.2 Logique du raisonnement abductif

La dynamique est souvent la suivante :

  1. un fait étonnant est observé ;
  2. ce fait n’est pas entièrement expliqué par les cadres existants ;
  3. le chercheur formule une interprétation provisoire ;
  4. il retourne à la théorie et au terrain ;
  5. il affine progressivement l’explication.

11.3 Exemple simple

Une entreprise dispose d’un système de contrôle interne bien formalisé, mais les incidents persistent.

Ce constat est surprenant si l’on pense que la formalisation suffit à sécuriser les processus. Le chercheur peut alors formuler une hypothèse abductive :

le problème ne vient pas de l’absence de règles, mais du décalage entre règles formelles et pratiques effectives.

Il va ensuite confronter cette piste au terrain et à la littérature.

11.4 Intérêt

L’abduction est particulièrement féconde car elle :

  • permet de traiter des situations complexes ;
  • valorise les anomalies et les surprises du terrain ;
  • favorise le dialogue entre théorie et pratique ;
  • convient bien aux recherches professionnelles.

11.5 Limites

Elle exige toutefois :

  • une forte capacité d’analyse ;
  • une explicitation rigoureuse des allers-retours ;
  • une bonne maîtrise théorique ;
  • une vigilance contre les interprétations trop intuitives.

12. Comment articuler paradigmes et raisonnements ?

Il n’existe pas de correspondance mécanique, mais certaines affinités sont fréquentes.

12.1 Associations fréquentes

  • Positivisme : souvent associé au raisonnement déductif.
  • Interprétativisme : souvent associé au raisonnement inductif.
  • Constructivisme : souvent associé au raisonnement abductif, voire à des combinaisons plus souples.

12.2 Pourquoi ce ne sont que des affinités

Il ne faut pas transformer ces associations en règles absolues.

Par exemple :

  • une recherche interprétativiste peut mobiliser certains concepts dès le départ ;
  • une recherche constructiviste peut partir d’observations inductives ;
  • une recherche positiviste peut intégrer une phase exploratoire préalable.

L’essentiel est la cohérence d’ensemble entre :

  • la question de recherche ;
  • le paradigme ;
  • le raisonnement ;
  • la méthode ;
  • les résultats attendus.

13. Application au mémoire professionnel de DSCG

13.1 Première étape : préciser ce que l’on cherche

Avant de choisir un paradigme ou un raisonnement, il faut clarifier l’intention de recherche.

Demandez-vous :

  • Est-ce que je veux mesurer un effet ?
  • Est-ce que je veux comprendre une situation ?
  • Est-ce que je veux concevoir une solution ?

13.2 Deuxième étape : choisir une posture cohérente

Cas 1 : mémoire orienté mesure

Exemple : analyser l’effet d’un nouvel outil de pilotage sur les délais de clôture.

  • Paradigme plausible : positivisme
  • Raisonnement plausible : déductif

Cas 2 : mémoire orienté compréhension

Exemple : comprendre pourquoi une procédure de contrôle interne n’est pas appliquée.

  • Paradigme plausible : interprétativisme
  • Raisonnement plausible : inductif

Cas 3 : mémoire orienté résolution de problème

Exemple : construire un dispositif de fiabilisation des données de durabilité.

  • Paradigme plausible : constructivisme
  • Raisonnement plausible : abductif

13.3 Troisième étape : expliciter le choix

Dans un mémoire, il ne suffit pas d’avoir implicitement une posture. Il faut pouvoir la justifier clairement.

Exemple de formulation :

Cette recherche s’inscrit dans une perspective constructiviste, dans la mesure où l’objectif n’est pas seulement de décrire une situation existante, mais de construire une proposition opérationnelle adaptée au contexte de l’organisation étudiée. Le raisonnement mobilisé est principalement abductif, car l’analyse procède par allers-retours entre les constats de terrain et les apports de la littérature.

13.4 Quatrième étape : rester cohérent jusqu’aux résultats

Une incohérence fréquente consiste à :

  • annoncer une posture interprétativiste ;
  • puis présenter uniquement des indicateurs chiffrés sans analyse du sens ;
  • ou annoncer une visée constructiviste sans réelle construction de solution.

La cohérence doit apparaître dans :

  • la problématique ;
  • les questions posées ;
  • le matériau recueilli ;
  • l’analyse ;
  • les recommandations.

14. Étude de cas fil rouge

14.1 Situation

Une PME met en place un nouvel outil de suivi des temps et des coûts sur ses missions. Pourtant, six mois après le déploiement :

  • les données sont incomplètes ;
  • les équipes contournent l’outil ;
  • les managers jugent les tableaux de bord peu fiables.

14.2 Lecture positiviste

Question : quels facteurs expliquent la faible qualité des données ?

Démarche possible :

  • définir des variables (formation, fréquence d’utilisation, taux de complétude, contrôle hiérarchique) ;
  • formuler des hypothèses ;
  • recueillir des données ;
  • tester les relations.

14.3 Lecture interprétativiste

Question : comment les acteurs perçoivent-ils l’outil et pourquoi l’utilisent-ils imparfaitement ?

Démarche possible :

  • mener des entretiens ;
  • comprendre les représentations ;
  • analyser les tensions entre prescription et usage ;
  • restituer les logiques d’acteurs.

14.4 Lecture constructiviste

Question : comment construire un dispositif d’appropriation et de fiabilisation adapté à cette PME ?

Démarche possible :

  • partir du dysfonctionnement observé ;
  • analyser les besoins ;
  • confronter le terrain à la littérature ;
  • co-construire un protocole de fiabilisation ;
  • proposer un cadre d’action.

14.5 Ce que montre ce cas

Le même objet peut être étudié selon plusieurs paradigmes. Le choix dépend de la finalité de la recherche.


15. Erreurs fréquentes à éviter

15.1 Confondre opinion et connaissance scientifique

Une expérience professionnelle, même riche, ne suffit pas à produire une connaissance scientifique. Elle doit être :

  • problématisée ;
  • mise à distance ;
  • confrontée à des concepts ;
  • analysée avec méthode.

15.2 Utiliser des mots sans les comprendre

Employer « positiviste », « inductif » ou « abductif » sans en maîtriser le sens fragilise fortement la démarche.

15.3 Choisir une posture après coup

Le paradigme et le raisonnement ne doivent pas être plaqués artificiellement à la fin. Ils doivent guider la recherche dès le départ.

15.4 Penser que l’épistémologie est purement théorique

En réalité, elle influence des choix très concrets :

  • type de données ;
  • forme des questions d’entretien ;
  • place des hypothèses ;
  • manière de présenter les résultats.

16. Méthode pratique pour se situer

16.1 Questions à se poser

Pour identifier votre posture, posez-vous les questions suivantes :

  1. Quel est mon objectif principal ?
    Expliquer, comprendre ou construire ?
  2. Quelle est ma conception de la réalité étudiée ?
    Est-elle objectivable, interprétée ou construite ?
  3. Quelle place ai-je dans la recherche ?
    Observateur distant, analyste compréhensif, ou co-constructeur ?
  4. Comment vais-je produire mes résultats ?
    Par test d’hypothèses, émergence à partir du terrain, ou allers-retours entre théorie et pratique ?

16.2 Mini-grille d’orientation

  • Si vous cherchez surtout à tester : plutôt positivisme + déduction.
  • Si vous cherchez surtout à comprendre : plutôt interprétativisme + induction.
  • Si vous cherchez surtout à concevoir une réponse : plutôt constructivisme + abduction.

Cette grille est indicative, pas mécanique.


17. Ce qu’apporte réellement cette leçon à l’initiation à la recherche en sciences de gestion

Dans le cadre d’une initiation à la recherche en sciences de gestion, cette leçon permet de franchir une étape décisive : passer d’une vision intuitive de la recherche à une vision structurée.

Elle montre que :

  • la recherche ne consiste pas seulement à collecter des informations ;
  • une connaissance scientifique suppose une posture explicite ;
  • les sciences de gestion admettent plusieurs manières légitimes de produire du savoir ;
  • le chercheur doit être capable de justifier la logique de son raisonnement.

Autrement dit, comprendre ce qu’est la science, une recherche scientifique et une connaissance scientifique conduit nécessairement à réfléchir aux paradigmes et aux raisonnements mobilisés.


Résumé

  • L’épistémologie étudie la manière dont se construit et se valide la connaissance scientifique.
  • En sciences de gestion, trois paradigmes sont au programme : positivisme, interprétativisme et constructivisme.
  • Le positivisme vise surtout l’explication et la mise en évidence de relations objectivables.
  • L’interprétativisme vise la compréhension du sens donné par les acteurs à leurs pratiques.
  • Le constructivisme insiste sur la construction de la connaissance et sur sa dimension souvent pragmatique.
  • Trois modes de raisonnement scientifique sont à maîtriser :
    • déductif : du général au particulier ;
    • inductif : du particulier au général ;
    • abductif : construction d’une explication plausible par allers-retours entre théorie et terrain.
  • Dans un mémoire professionnel, le choix d’un paradigme et d’un raisonnement doit être cohérent avec la problématique, la méthode et les résultats attendus.

Mémo final

Définitions essentielles

  • Épistémologie : réflexion sur la production et la validité de la connaissance scientifique.
  • Positivisme : paradigme orienté vers l’explication objective des phénomènes.
  • Interprétativisme : paradigme orienté vers la compréhension du sens des actions.
  • Constructivisme : paradigme orienté vers la construction de la connaissance et souvent vers l’action.
  • Déduction : partir d’une théorie pour tester une hypothèse.
  • Induction : partir des observations pour faire émerger une compréhension plus générale.
  • Abduction : partir d’un fait surprenant pour construire l’explication la plus plausible.

Repères rapides

  • Expliquer → plutôt positivisme

  • Comprendre → plutôt interprétativisme

  • Construire une solution → plutôt constructivisme

  • Tester une hypothèse → déduction

  • Faire émerger des catégories → induction

  • Expliquer un écart surprenant → abduction

Point de vigilance

Le bon choix n’est pas celui qui paraît le plus savant, mais celui qui est le plus cohérent avec l’objet étudié et la finalité du mémoire.